Un si joli jardin de Jacqueline Farineau

Publié le par REGARDS

Un si joli jardin de Jacqueline Farineau

Un événement annuel se prépare dans le petit bois du quartier où ma famille a élu domicile : le ballet nuptial des columbidés ; moi Isabelle, jeune damoiselle tourterelle je n'ai pas encore envie de fonder une famille ; je me sens libre, indépendante et cette fête m'ennuie au plus haut point ; perchée sur la plus haute branche d'un laurier, je regarde de haut toute cette horde de mes congénères qui se pavane ; il faut voir les mâles qui se gonflent d'orgueil ; c'est à qui fera retentir les plus mélodieux des « roucoucou, roucoucou... » tandis que les filles, les scrutent en penchant la tête ; certaines prenant une attitude hautaine et d'autres béates d'admiration, ressemblent à des dindes ; enfin à chacun sa personnalité ! La nature n'est pas faite d'uniformité, heureusement !

Vraiment aucun de ces garçons ne me plaît ! Je vais aller voleter au calme, un peu plus loin de ce vacarme quand soudain j'aperçois un jeune homme qui regarde la fête perché sur une branche de chêne ; il semble triste... ou sérieux car ses yeux entourés de lunules noires lui donne un air d'intello ; j'apprécie son port humble ; il n'est pas comme les autres et c'est ce qui m'attire en lui ; je lève la tête vers lui et il me voit ; il incline la tête et cligne des paupières ; j'ose, je prends mon envol et me perche près de lui ;

« bonjour ! » lui dis-je, « tu ne vas pas à la fête ?

« bonjour ! Non cela ne m’intéresse pas ; j'ai déjà fait une migration mais partout où je suis passé, je n'ai pas encore rencontré la demoiselle qui me convient ; j'ai des copines mais je pense que je resterai célibataire ! »

Et moi, effrontément je lui pose la question : « peut-être es-tu gay ? »

« je ne crois pas, j'ai aussi des copains. »

« Mais tu n'as jamais eu envie de... » je n'ose pas poursuivre.

« bien sûr que si, c'est normal ; mais j'attends le grand amour ; je sais, c'est dépassé à notre époque mais qui puis-je ? Je suis un romantique.

Je trouve ce garçon tourterelle plutôt inattendu et ce qui m’intéresse c'est sa différence et ce que j'ai de commun avec les autres filles, c'est la curiosité.

« tu ne roucoules jamais, et pourquoi tu as des lunettes ? »

Il n'est pas agacé par mes interrogations.

« je réserve mon chant à celle qui partagera ma vie, et les cercles noirs autour de mon regard ; c'est le métissage de mes parents : turc et français ! »

« comment te prénommes-tu ? Moi c'est Isabelle ; »

« moi, c'est Roro ».

Et nous sommes devenus amis, nous nous retrouvions tous les soirs et nous avions de longues conversations mais je sentais bien qu'avec le temps, notre sentiment d'amitié évoluait ; je le trouvais beau et lui me regardait avec des yeux attendris.

Un soir nous étions perchés sur une antenne de télévision, et soudain il me dit : « regarde en dessous le joli petit jardin, il est si paisible, je l'ai bien observé, dans la maison vit un couple de vieux qui ne se dispute jamais ; s'ils élèvent quelquefois la voix, c'est qu'ils sont un peu sourds ; ils ont un vieux chat qui n'aime pas chasser, il tolère les oiseaux, mais ne supporte pas que des intrus de sa race pénètrent sur son territoire ; là ! Il est furieux ! Il passe ses journées à dormir sous l'olivier ou à se faire dorloter par sa maîtresse ; ne crois-tu pas... »

j'ai compris aussitôt quelles étaient ses intentions ! J'ai craqué ! J'ai approché mon bec du sien et nous avons échangé un baiser passionné ; ce fut une révélation pour nous deux et alors nous avons fait l'amour ; oh Je sais ! Vous allez penser que ce n'est pas très romantique de s'aimer sur une antenne de télé ; mais que voulez-vous, nous évoluons aussi vite que les humains avec leurs nouvelles technologies et puis qu'importe le lieu quand deux êtres vivent un amour irrésistible.

Publié dans Artiste du jour

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