LETTRE DU MANUSCRIT 424 A UN ÉDITEUR de Marie-Noëlle Hôpital

Publié le par REGARDS

Monsieur ou Madame ou bien Mademoiselle,

 

 

Me voici froissé, flétri, écorné devant vous. J'ai été déchiré au fil des années … Je sais, je ne suis guère présentable mais les photocopies coûtent cher. J'ai voyagé de maison d'édition en maison d'édition sous différents matricules : 424, 1470, 36885 … Je suis passé de main en main, de facteur en vaguemestre, de secrétaire en lecteur, inlassablement. J'ai été palpé, usé jusqu'à devenir transparent. Et me voilà, tout tremblant, pour un dernier voyage.

J'ai toujours été repoussé avec des accusés de réception courtois, des lettres types, des compliments parfois. Quelques mois après l'envoi, le couperet tombait : "ne correspond pas à notre ligne éditoriale" , "n'a pu être retenu" ,"notre programmation est déjà complète" ,"nos moyens ne nous permettent pas de vous publier" …

Comme aurait dit Sartre, je suis de trop, ma masse de papier superflue gêne et encombre dans l'antichambre. Seule ma génitrice m'aime encore ; pour combien de temps ? Ma pauvre mère se couvre de rides elle aussi, le fruit de ses entrailles est sempiternellement rejeté.

Dernièrement, elle a assisté à une conférence au cours de laquelle son éditeur favori a évoqué la solitude du lecteur de fond englouti sous le tas de tapuscrits grisâtres ; pas question de lire cette manne indigeste, d'ingurgiter ces mauvais feuillets, cet exécrable galimatias.

Maman entendit ceci : "Vous n'imaginez pas combien de gens se croient écrivains" ; et l'éditeur de fustiger ceux qui avaient l'audace de téléphoner, l'outrecuidance de se manifester et d'abord l'idée sotte et saugrenue d'adresser des textes par la poste, comme si la maison n'avait que ça à faire, à donner des consultations gratuites à des importuns, fort nombreux de surcroît.

Du coup, vu mon grand âge, je suis en sursis ; si vous ne m'acceptez pas, vous, mon ultime recours, Maman allumera une belle flambée, je noircirai, je serai dévoré, réduit en poussière. Seul mon titre cartonné résistera un peu plus longtemps. Je m'intitule "LES RÊVES BRISÉS". Mon anonymat prolongé ressemble à un coma ; mais la flamme aura raison de ma vie si vous n'intervenez pas promptement.

Donnez-moi des petits, je vous en supplie, multipliez-moi, vous, ma dernière chance, ma dernière planche de salut.

Publié dans Artiste du jour

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