Les histoires d'Hélène : Rester nous deux !

Publié le par REGARDS

Il lui tournait le dos, planté devant la fenêtre à regarder, l’œil vague, le jardin qui s’étire au soleil…

De toute sa tendresse elle le trouvait beau. A travers ses vêtements elle devinait son dos aux muscles à peine enveloppés, et de l’autre côté son visage calme mais fatigué.

Sombre contre-jour, les bras pendants … La lumière passait à travers ses cheveux et lui faisait une couronne…

-« A quoi penses-tu, chéri ? »

-« A rien… » répondit-il d’une voix douce un peu absente. Puis après deux secondes il se tourna vers elle, se reprenant…

-« A rien, je regardais le jardin pousser… Il faudra tailler la haie elle devient trop haute…

-« Tu t’ennuies ?... »

Louis s’était avancé auprès du lit. Il tira d’un pied la chaise du petit bureau et la fit glisser vers lui, attrapa le dossier d’une main et la fit pivoter sous ses fesses pour s’asseoir près de sa compagne alitée. Il prit dans ses paumes, comme un coquillage oublié par la mer sur la plage blanche du drap, cette main qui avait tant fait …

-« Non, je ne m’ennuie pas ! Pourquoi dis-tu cela ?…

-« Je sais que ce n’est pas drôle pour toi…Cela fait déjà bien des semaines que tu me suis à tous les soins et pour cela, chéri je t’aime et je te remercie. Mais je crains pour toi…

-« Ne t’inquiète pas, tout va bien. Ne va pas te faire de soucis. Maintenant on sait où on en est et on va faire face, tous les deux… »

Il dépose un baiser sur cette main qu’il tient encore entre ses grosses pattes chaudes…

-« Mon chéri… Dire que nous entrions dans la retraite, nous avions prévu de faire tant de choses une fois débarrassés de notre travail et…

-« Et nous en ferons ! Peut-être pas tout mais beaucoup ! Ton fauteuil va arriver et le kiné va t’apprendre à t’en servir…

-« Et si je n’y arrive pas ?

-« Pourquoi n’y arriverais-tu pas ? Le docteur a dit que cela ne poserait pas de problème… à condition, évidemment que tu veuilles bien faire ces efforts, car il va falloir apprendre à te servir de tes bras ! Mais tu le veux n’est-ce pas ? Et je serai là pour t’encourager ! Je peinerai beaucoup , à coup sûr, mais je te promets de fidèlement répéter « Oh Hisse » à chacun de tes efforts ! »

Ils se sourient….Complices de leurs petites plaisanteries…

-« Oui bien sûr mais…Chéri, il faut que je te dise quelque chose…

-« Oui mon coeur, je t’écoute… »

Eliane réfléchit. Ce n’est pas facile à dire, comment trouver les mots justes et qui ne blessent pas, comment se déchirer le cœur pour celui qu’on aime…

-« Que veux-tu me dire ?...insiste Louis d’une voix pleine de tendresse…

-« Ce n’est pas parce que moi je suis comme cela, que tu dois renoncer à avoir une vie…

-« Mais j’ai une vie ! J’aurai une vie avec toi ! Différente, certes, mais nous ferons encore plein de choses ensemble !

-« Justement non…

-« Ne t’inquiète pas de… »

-« Non, laisse-moi aller jusqu’au bout de ce que je veux dire, c’est difficile, mais cela fait un bon moment que j’y pense. Je t’aime, je t’aime tellement. Je veux que tu sois heureux, je veux voir ton beau sourire et tes yeux qui brillent, et je sais que cela s’éteindrait si…

Alors je veux que tu me promettes quelque chose… »

Il la regarde, inquiet, car il sent que c’est important et cela touche un sujet qui, en effet, l’a déjà inquiété… Oh comme je l’aime , pense-t-il , mais comment allons-nous garder notre amour et notre complicité, notre confiance dans ces circonstances tellement frustrantes…

Elle embrasse des yeux ce visage qu’elle chérit si profondément. Elle sait que ce qu’elle va lui dire va être insupportable pour elle, mais elle sait aussi qu’elle doit le faire, justement … parce qu’elle l’aime…

Elle reprend :

-« Je veux que tu me promettes de vivre, de sortir, de repartir dans des activités qui te concernent. Moi je vais apprendre à me débrouiller le plus possible et bien sûr nous vivrons ensemble, mais je veux que tu sois aussi libre que tu en auras besoin, je ne veux pas clouer mon papillon pour le regarder mourir, tu comprends ? »

Louis sent sa gorge se serrer et il a du mal à répondre :

-« Oui ma chérie, oui je te promets. Mais sache que je serai toujours là pour toi. Nous serons reliés par le téléphone et au moindre appel je courrai vers toi et toi tu dois promettre que dès que tu auras un besoin quelconque tu n’hésiteras pas à m’appeler, où que je sois et quoi que je fasse…

-« Oui mon amour, c’est promis. Mais il y a autre chose…
Sa voix se casse, elle a du mal à reprendre de l’air tant elle est tendue… Mais il faut aller jusqu’au bout…

-« Nous avons toujours été clairs entre nous, il le faut …

Elle respire un grand coup et reprend…

Il faut que tu me jures quelque chose. C’est capital.

Je ne peux plus te donner de plaisir et je sais que tu ne peux pas tenir ainsi. Bien sûr je peux soulager tes tensions mais cela ne te rendra pas heureux. Je veux que tu puisses rencontrer les gens bien portants… et même des femmes… Et peut-être une femme… Je la détesterai, oh oui, comme je la haïrai… mais je l’aimerai aussi de te rendre heureux, je te le promets.

Sa voix se casse mais elle continue :

Oui, c’est ce que je veux, mais je veux que tu me jures quelque chose, c’est de ne jamais, JAMAIS me tromper, jamais me mentir.

Je veux savoir. Et Je veux qu’elle sache. Que tout soit clair et pur. Je veux que ta vie reste partagée à la mienne et que ce qui t’arrive soit partagé avec moi.

-Chérie…

-Non, ne me coupe pas où je ne vais pas y arriver…

Les larmes coulent doucement une à une sur son visage mais elle sourit, courageusement :

-Je veux que tu sois heureux tu comprends ? Mais je veux rester la première, ta femme, ta sœur, ta mère, ta confidente et être de tous tes secrets comme nous l’avons toujours été, c’est très important, tu comprends ce que je veux dire ?....

Il ne peut lui répondre, lui aussi a les larmes dans les yeux alors qu’il la regarde, émerveillé d’avoir une femme si compréhensive et si aimante… Une larme se décroche et glisse doucement sur sa joue…et d’une voix tremblante et pénible il répond :

-Oui…Oui, merci, je t’aime tant….

Et il se penche cacher sa peine et sa faiblesse sur la main de sa femme qu’il embrasse et là, tout éclate ! Les sanglots de ses peurs lors de l’accident, de ses remords que ce soit elle et non lui qui ait été blessé, de ses regrets, de ses fatigues au long de ses dures semaines d’angoisse… Il éclate à gros sanglots rauques d’homme qui ne sait pas pleurer, il se vide là, dans la main pale de sa chère épouse, de tous ses doutes, de toutes ses craintes et ses hontes pour les pensées personnelles et frustrantes qu’il ait pu avoir et par ses larmes il remercie cette femme qui laisse aller sa tête sur l’oreiller et qui sourit à travers ses propres pleurs doux amers.

Ensemble ils continueront le chemin…

 

 

Hélène PORCHER

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