Poème du jour

Publié le par REGARDS

LA  TIRADE  DES  PIEDS

 

 

Vous raillez sur mes pieds ! Qu’ont-ils de si comiques ?

Les champignons dessus ne sont point atomiques !

Le fait qu’il soit très dur pour moi de les laver

Ne les empêche pas de battre le pavé.

Dire que je ressemble à un vieux mille-pattes

En comptant mes orteils privés de leurs savates

N’est pas fait pour me plaire, et jamais n’en souris,

Ce que vous dénombrez… Ce sont mes panaris !...

Non, Monsieur, il n’est pas grand besoin d’une trompe

Pour sonner que je marche à coté de mes pompes.

Si mon pied gauche écrase un caca de trottoir :

C’est pas fait pour les chiens, Bon Dieu ! Le décrottoir !

Et comme le disait ma cousine Germaine

Ça donne du bonheur bien plus d’une semaine...

Eh quoi ! Vous aboyez tel un triste cabot

Que j’ai souvent les pieds dans le même sabot.

C’est que la vie est dure alors en bon pépère

Je les achète, moi, toujours par demi-paire.

Cette remarque-là vous devez l’éviter

Elle chamboule mon centre de gravité ;

Mes pieds ne sachant plus où donner de la tête

S’effaceraient sous moi, c’est cela qui m’embête...

Vous ajoutez, Monsieur, «  D’où vient la puanteur

Qui assaille mon nez de perfides senteurs ?

Sous mon pif a-t-on mis de quelconques fromages

À qui la vieillerie a causé des dommages ?

Se peut-il exister effluve sans pareil

Qui détruit l’odorat et tous ses appareils ? »

Ce sont mes pieds, Monsieur ! S’ils sentent le gruyère

C’est faute de fouler les landes de bruyère,

Ils ne foulent pas même un lopin de gazon

Attila le rasa sur tous mes horizons...

 

  

Prétendre que sur deux j’en ai un dans la tombe

N’est pas vraiment gentil, la remarque me plombe.

J’en suis encore fier de mes petits petons,

En quoi vous fichent-ils à ce point les jetons ?

Si mes pieds ne font pas tout à fait douze pouces

C’est qu’ils n’ont pas le temps de se la couler douce

Après force d’usure, ils sont devenus plats

Bien qu’il m’arrive de les mettre dans les plats.

Ça peine un peu celui chargé de la popote

Mais qu’y puis-je, Monsieur ? J’ai les pieds en compote.

S’ils se trouvent parfois près d’un filet mignon

Ils l’accommodent bien avec tous leurs "oignons"...

Ne riez pas Monsieur ! Le temps n’est pas aux rires,

Mes pieds, même liés, ne se laissent pas frire.

Donc il n’est nul besoin d’appeler les pompiers

Car jamais je n’aurai, Monsieur, la… poêle aux pieds !...

Et s’il m’arrive aussi entre crabes et moules

De patauger dans un plat empli de semoule

N’allez pas crier fort, misérable acharné !

Que je le souille avec mes ongles incarnés...

Les hôteliers du coin, italo-soviétiques,

Aussi bornés que vous, égaux antipathiques,

Me refusent l’accès à leurs petits salons

Disant que l’estomac, je l’ai dans les talons...

Cessez de vous gausser ! Respectez ma nature,

N’dites pas que je suis une grosse pointure...

Quand mes pieds dans la boue aiment faire Clap Clap

S’il faut me rhabiller : C’est bien de pied en cap.

Comme ce n’est pas vous qui payez mes costumes

N’essayez pas, Monsieur, de changer mes coutumes !...

Vous venez d’affirmer, et cela n’est pas beau,

Que, sur mes deux arpions, il n’en est qu’un de bot.

Cette réflexion me tourmente et m’indigne

Comme chanter que je suis un vrai pied de vigne.

Mensonge que cela, loin de la vérité,

Mes pieds n’acceptent plus telle sévérité...

Les doigts en éventail mes panards se délassent

Beaucoup plus aisément qu’au fond de leurs godasses,

Une fois prisonniers, changement de décor,

Dans leurs petits souliers mes pieds sonnent du "cor".

 

  

Mais j’en ai plus qu’assez, par-dessus la cravate,

Lorsque vous me prenez pour un traîne-savate.

Il n’est aucun espoir de les voir se calmer

Quand vous criez très haut que mes pieds sont palmés.

Comprenez qu’ils sont las de tous vos commentaires,

Vous perdez chaque fois l’occasion de vous taire.

Et puis en rajouter sur mes pauvres nougats

Pourrait bien vous causer les pires des dégâts !...

Si mes galoches sont en un bois de platane

Elles n’en font pas moins de solides tatanes.

Ces croquenots sont faits pour monter à l’assaut

Mais avant je prends soin d’y ranger mes pinceaux.

Ainsi chaussés voilà des armes redoutables

Que je me garde bien de mettre sous la table.

Des pieds comme ceux-là ne courent pas les rues

Ne comptez pas les voir faire le pied de grue !...

Monsieur, sachez qu’ils sont deux sur le pied de guerre,

Alors si vous voulez protéger vos arrières !

Vraiment je ne vois pas, soyez-en convaincu,

Ce qui m’empêchera de vous botter le cul !…

 

Et vous repartirez fortement estropié

En hurlant à la mort : Sacrebleu ! C’est pas l’pied !

Pendant que gémissant fuirez à cloche-pied,

Pendant ce temps, Monsieur, moi, je prendrai mon pied !

 

 

 

 Robert Pascal

Publié dans Artiste du jour

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